[50 ans Inria] Louis Pouzin, grande figure de l’Internet

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 50 ans InriaQuel est votre premier souvenir numérique ? 

 « C’était au Massachusetts Institute of Technology (MIT), en 1963. A l’époque en France, personne ne se servait d’ordinateur, hormis les sociétés qui possédaient des ateliers mécanographiques. Comme je travaillais chez Bull, je savais que ces machines existaient, mais je n’y avais pas accès. Nous, les ingénieurs, avions peu de culture informatique. C’est d’ailleurs pour cela et pour apprendre l’anglais que j’ai intégré le MIT. 

A ce moment là, l’Institut développait le premier grand système de temps partagé (Time Sharing en anglais), le CTSS (Compatible Time-Sharing System). Quand j’ai intégré l’équipe du Centre de Calcul, nous développions des programmes pour ce futur système, avec des paquets de cartes que l’on faisait exécuter en base processing, c’est-à-dire en traitement par lot. C’était tout un apprentissage, qui pour moi, correspond à mes premiers souvenirs numériques. »

Saviez-vous qu’une longue carrière dans l’informatique vous attendait ?

« Le mot carrière ne m’intéressait pas beaucoup. Quand j’étais étudiant, il y avait des  « Services carrières » où les jeunes comme moi pouvaient prendre des conseils d’orientation. Au Service carrières, on m’avait demandé ce que je voulais faire, j’avais bien entendu répondu de l’informatique. On m’avait alors recommandé d’en faire un peu, mais de ne pas rester longtemps dans ce secteur, parce que ce n’était pas un domaine d’avenir. Voilà pourquoi je n’ai jamais beaucoup écouté les conseils d’orientation. J’ai choisi ma voie qui a toujours été l’informatique. Je n’ai jamais trouvé quelque chose de plus intéressant. »

Quels souvenirs gardez-vous d’Inria ?

« J’ai intégré l’Institut à la fin de l’année 1971. J’avais déjà travaillé dans plusieurs entreprises. A cette période, j’étais chez Simca, société que j’ai quitté pour intégrer la délégation informatique de l’IRIA dans le but de réaliser un système de réseaux pour permettre à la Compagnie Internationale pour l’Informatique (CII) d’avoir un poids intellectuel devant le futur consortium européen.  

Je me suis installé à Rocquencourt, un lieu de recherche qui comptait plusieurs secteurs d’activités. Pendant qu’une partie de l’IRIA faisait de la recherche en informatique, dirigée par le Professeur Lions, une autre partie faisait des études pour faciliter la migration des applications des grandes entreprises françaises vers des machines CII. Enfin, un troisième groupe auquel j’appartenais, faisait de la recherche sur des projets particuliers (médicaux, robots…). De mon côté, j’étais chargé du projet « Réseaux ». Nous avions peu de rapports avec les autres projets. 

Quand l’IRIA est devenu INRIA, je suis parti au CNET (devenu plus tard la branche recherche de France Télécom) et j’ai gardé d’étroits rapports avec des personnes de l’Institut. Les gens que j’ai rencontrés, ce sont eux qui m’ont marqué. Je pense à Christian Huitema, Jean-Louis Granger, Gérard Le Lann. »

Quelles ont été les évolutions majeures, de votre point de vue ?

« L’évolution majeure pour moi, c’est la volonté européenne de créer des standards. Avant, il n’y avait pas d’activité informatique au niveau des standards internationaux. Pour répondre à ce besoin, nous avons créé un « working group » au sein de l’Organisation internationale de normalisation (ISO) focalisé sur les communications inter-ordinateurs. A l’époque, les constructeurs considéraient que nos réunions étaient sans intérêt. Eux étaient en attente d’un standard pour leurs terminaux, mais ne voyaient pas d’avantage à ce que les machines communiquent entre elles. C’est un point qui a évolué, notamment quand IBM a annoncé la série 360 (calculateur fabriqué en 1965). Ils ont finalement coopéré activement. Il s’agit d’une évolution majeure qui a permis d’instaurer un langage commun, ce qui a accéléré considérablement les échanges d’idées.

Après ça, il y a eu l’apparition de la mini informatique et des réseaux locaux, comme Internet, le seul que l’on utilise encore aujourd’hui, ou encore l’arrivée du web sur la toile. Le web a permis à des gens qui n’avaient aucune expérience de l’informatique de pouvoir obtenir des résultats simplement par touche ; enfin, l’arrivée des Smartphones : une véritable révolution. »

Comment voyez-vous le monde numérique dans 50 ans ?

« D’un point de vue technologique, nous allons avoir de plus en plus de numérique dans tous les objets. Ces objets peu chers, proposeront de multiples fonctions. Ils deviendront une des seules manières de communiquer. Nous allons certainement améliorer l’énergie qui va être diffusée pour satisfaire nos besoins et limiter l’impact possible sur notre santé. Mais la grande révolution sera quand on plantera des puces dans les corps humains, ce qui provoquera certainement une guerre culturelle. Il faudra poser les limites de ce nouveau monde, notamment les limites sociales qui pourront être conflictuelles puisqu’elles ne pourront pas être homogènes. »

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Equipe Inria alumni

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