3 questions à Henri Maitre

Henri Maitre est professeur émérite et ancien directeur de la recherche à Télécom ParisTech. Il a consacré sa carrière au traitement de l’image.

Lors du Café Techno du 10 février au Numa Paris, il a présenté sa vision sur l’évolution exceptionnelle de la photographie au sein de la société. Une évolution rendue possible par la mutation technologique de l’appareil photographique.

Rencontre.

Henri Maître, selon vous l’évolution de l’appareil photo représente une évolution majeure dans notre société. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

« La photographie a subi une évolution technologique cruciale qui, tout en conservant l’apparence extérieure des appareils anciens (au moins dans les appareils haut-de-gamme), a modifié en profondeur toutes les fonctions de la prise de vue. Mais la photographie a surtout subi, parallèlement, une révolution sociologique majeure, passant du statut de passe-temps aimable de jeunes intellectuels ou de témoin obligatoire et formaté des événements familiaux ou sociétaux (tels que les a si bien analysés Bourdieu il y a 50 ans), à la manifestation revendiquée et souvent virale d’une appartenance à des cercles sociologiques précis : fans clubs, réseaux sociaux, initiés, etc. Ces deux mouvements sont bien évidemment liés, l’essor populaire de la photographie n’a pu se faire sans la simplification remarquable de l’outil de la prise de vue (en particulier sous sa forme smartphone) et son immersion dans le monde de l’informatique et des réseaux.

Selon vous, quel est le véritable rôle de la photographie aujourd’hui ?

« Le rôle de la photographie dans la société est très complexe. Tous les rôles anciens que la photographie sur films avait conquis demeurent actifs : photo de presse, photo scientifique, artistique, photo industrielle des manuels, des catalogues, de la publicité, mémoire des vacances, des naissances et des mariages, … Ces rôles constituent et continueront à constituer pour de nombreuses années l’ancrage économique de la photographie. Mais l’image aujourd’hui a acquis un rôle nouveau au sein même de la société « non-professionnelle » : c’est le marqueur d’une identité de l’individu au sein de cette société et dans le référentiel même que se donne la société, et cela quelle que soit la « classe » à laquelle on appartient : lors d’un concert techno, d’un vernissage mondain, d’une rencontre sportive ou de l’inauguration d’une maison de retraite. L’émergence du « selfie » en porte particulièrement témoignage, comme le proclament également le flot des échanges sur le net et la prolifération des sites dont la fonction est de promouvoir l’image de tout le monde. Ce rôle nouveau débouche dans une société qui y est mal préparée et, semble-t-il, en dehors de tout contexte économique. »

Comment percevez-vous le futur de la photographie ?

« La photographie « professionnelle » ou « experte » évolue très lentement. Ses modèles restent attachés à l’âge d’or de la photo argentique comme l’atteste l’apparence des nouveaux appareils haut-de-gamme. Cette tendance se maintiendra, en particulier en réaction à la « technophilie » si envahissante des amateurs. Mais le futur de la photographie est déjà perceptible par son hybridation avec le monde connecté au sein des mobiles. Cette tendance ne pourra que se renforcer et se propager à la photographie « experte » quoiqu’aujourd’hui elle s’en tienne éloignée. La capacité d’échanger l’image sitôt prise est passée dans les pratiques courantes. La possibilité de faire intervenir des services disponibles sur le web lors de la prise de vue est encore tout à fait exceptionnelle, mais on imagine bien les bénéfices que l’on peut en attendre aussi bien pour assurer la qualité de l’image (en assistance au photographe ou pour entreprendre sur place les traitements que l’on réserve d’ordinaire à la station de travail lors du retour à la maison) ou pour améliorer son archivage et par là son usage futur (annotation, indexation, contextualisation, documentation). Ces progrès qu’accaparera l’amateur s’imposeront à toute la photographie car la profession n’a pas les capacités de maintenir longtemps des lignes de produit complètement séparées. »