3 questions à Michel Beaudouin-Lafon

 

Michel Beaudouin-Lafon est chercheur en informatique dans le domaine de l’interaction homme-machine. Il est docteur en informatique de l’université Paris-Sud où il est actuellement professeur depuis 1992. Il est également l’un des fondateurs de l’AFIHM, l’Association francophone pour l’interaction homme-machine, dont il fut le premier président.

Dans la série des Cafés Techno, Michel Beaudouin-Lafon animera le 16 mars prochain, au Numa Paris un débat sur « Les interactions avec le monde numérique de demain ». En avant première, rencontre avec un chercheur passionné des interactions homme-machine, qui nous offre sa vision de l’avenir.

Michel Beaudouin-Lafon, vos travaux de recherche portent sur les aspects fondamentaux de l’interaction homme-machine, l’ingénierie des systèmes interactifs et le travail collaboratif assisté par ordinateur. Qu’est-ce qui vous passionne dans le domaine des techniques d’interactions ?

Michel Beaudouin-Lafon : « Les techniques d’interaction forment le « vocabulaire » de base de l’interaction : choisir une commande dans un menu déroulant ou utiliser deux doigts pour manipuler une image sur une tablette sont des exemples de techniques que l’on utilise tous les jours, sans y penser. Développer de nouvelles techniques est passionnant car il faut combiner de manière inventive les capacités techniques des dispositifs et les capacités humaines pour obtenir des techniques efficaces, naturelles et adaptées aux usages. En d’autres termes, faire simple, c’est difficile !

C’est pour cela qu’il faut approfondir notre connaissance des aspects fondamentaux de l’interaction. Par exemple, la façon dont nous réalisons des gestes d’atteinte de cible a donné naissance à de nombreuses techniques pour améliorer le pointage d’objets avec une souris ou la navigation dans une carte zoomable (comme Google Maps). Mais il faut aussi pouvoir mettre en œuvre ces techniques dans des systèmes réels. Par exemple, j’ai travaillé sur l’interaction bi-manuelle avec une souris dans une main et un trackball dans l’autre. Cette technique est très efficace et très naturelle : après tout nous utilisons nos deux mains constamment dans le monde réel. Mais la plupart des ordinateurs actuels ne permettent pas de distinguer de quel dispositif proviennent les actions de l’utilisateur lorsque l’on branche à la fois une souris et un trackball ! Les tablettes tactiles ont un problème similaire : on ne sait pas quel doigt touche la surface, ce qui limite les interactions possibles. »

Vous expliquez que la recherche a anticipé nombre d’évolutions liées aux interactions homme-machine. Aujourd’hui, pouvez-vous définir quelles sont les futures avancées possibles ?

Michel Beaudouin-Lafon : « En effet la recherche en interaction homme-machine est à l’origine d’innovations majeures qui ont permis la diffusion de l’informatique : la souris, les interfaces graphiques et l’interaction tactile, inventées dans les années 60 et 70, ont mis plus de 20 ans à devenir des succès commerciaux. La prochaine (r)évolution a donc déjà été inventée, mais où ? Comme dit William Gibson :

 

« The future is already here — it’s just not very evenly distributed. »

Personnellement, je pense que l’interaction tangible a un bel avenir. Il s’agit d’utiliser des objets quotidiens pour interagir avec le monde numérique, en rendant à l’interaction la physicalité à laquelle nous sommes habitués. L’exemple classique est un répondeur téléphonique dont les messages sont représentés par des billes physiques : on peut écouter leur contenu, les emporter avec soi, et les remettre dans la machine lorsque l’on n’a plus besoin du message. Un autre exemple est le papier interactif : imaginez du papier qui soit à la fois un support pour enregistrer de l’information (avec un simple stylo), un écran pour afficher des contenus, et une interface à l’ordinateur.

Je crois aussi beaucoup à l’interaction « en grand » : des environnements interactifs et interconnectés, avec des écrans de très grande taille, seront monnaie courante sur nos lieux de travail et plus tard dans nos maisons, pour de multiples activités et en particulier pour collaborer à distance. Mais l’interaction ne ressemblera pas à celle des films de science-fiction : l’utilisation de gestes, comme dans le film Minority Report par exemple, est spectaculaire mais beaucoup trop fatigante et imprécise ! »

« Les machines peuvent nous rendre plus humains si on sait les utiliser pour augmenter nos capacités », pouvez-vous nous donner un exemple qui illustre cela ?

Michel Beaudouin-Lafon : « L’idée que les outils numériques sont uniquement destinés à nous faciliter la vie en nous épargnant corvées et tâches fastidieuses est séduisante, mais dangereuse. Je crains que l’on finisse comme les habitants de l’Axiom dans le film Wall-E : passifs et sans volonté car complètement assistés, et finalement incapables de penser, donc inhumains.

Ce qui m’intéresse c’est au contraire de faire en sorte que les machines stimulent notre créativité, nous permettent de faire des choses impossibles et inimaginables jusque là. Un exemple est la création musicale, où l’ordinateur a radicalement changé la façon de composer, d’interpréter, d’accompagner, de remixer la musique.

L’homme se distingue des autres espèces par le langage mais aussi par la faculté de créer constamment de nouveaux outils. Etre humain, c’est développer son monde intérieur en inventant de nouveaux outils pour appréhender et améliorer le monde extérieur. L’ordinateur peut être un formidable outil de créativité, de partage, de connaissance. Mais il peut aussi nous asservir … »