3 questions à Nicolas Debock, directeur de participation chez XAnge

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Diplômé de l’EM Lyon et d’un MBA de l’université du Connecticut en 2000, Nicolas a commencé sa carrière dans une start-up dans les moyens de paiements aux Etats-Unis. De retour en France il a travaillé 5 ans au sein de l’équipe étude de marché de la SSII Unilog puis 5 ans au sein de la direction de l’innovation du Groupe la Poste. Son rôle était alors de gérer les relations entre le Groupe La Poste et l’écosystème des Start-ups. Il est spécialiste du secteur des services financiers innovants.

« Le numérique crée et libère une énorme valeur […] Cette création de valeur n’implique pas forcément une création d’emplois », pouvez-vous commenter cette phrase tirée de votre article « Numérique 1 – Emploi zéro » ?

« J’ai le sentiment que la société (acteurs économiques et politiques) a tendance à croire que croissance économique signifie forcément création d’emploi. Pour lutter contre le chômage la réponse des hommes politiques et des économistes semble être : créons de la croissance pour créer de nouveaux emplois. Or j’ai l’impression que si le numérique crée énormément de valeur, de croissance économique, il ne crée pas forcément d’emplois pour autant.

J’aime le numérique et tous les jours j’apprécie les progrès qu’il fait faire à la société (plus de sécurité sur les routes, baisse des couts d’accès aux diverstissements, optimisation de la consommation des ressources…). Pour moi, le numérique est clairement créateur de valeur. Par contre, je pense qu’il est destructeur d’emplois, et je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose. »

Quelles sont les tendances actuelles en lien avec l’impact du numérique sur l’emploi ?

« Nous voyons émerger 4 tendances fortes : la première est la plus visible, la plus évidente : c’est l’automatisation et la robotisation des process. Des robots ou des algorithmes sont maintenant capables d’effectuer des tâches qui étaient jusqu’à maintenant effectuées par des hommes. Nous avons connu cela dans la révolution industrielle, mais avec le numérique cela touche de plus en plus de secteurs et d’activités.

La seconde est l’éclatement de certains métiers en des microtaches qui peuvent être sous-traités non pas à une personne, mais une foule de personnes en parallèle. Le numérique a tendance à délinéariser les process et les activités et donc faciliter l’éclatement d’un métier en process qui peuvent être sous-traité à une somme d’individus. Prenez par exemple une plateforme web qui fournit des cours d’anglais en ligne : l’entreprise peut s’appuyer sur un réseau de professeurs qui fourniront toutes les semaines un ou plusieurs exercices. D’un salarié payé pour créer le contenu, on passe à une somme de professeurs qui gagnent des revenus complémentaires en fournissant chacun des exercices. Ces modèles n’étaient pas envisageables avant l’arrivée de l’informatique.

La troisième est la tendance de fond actuelle qu’est l’économie collaborative : c’est-à-dire une économie « peer to peer » où chaque individu peut fournir un service aux autres membres de son réseau. Un service comme airbnb est une excellente illustration : des individus louent des appartements et concurrencent ainsi le secteur hôtelier. Une nouvelle activité économique est créée, y compris dans les services annexes (service de ménage, de récupération des clés…) qui ne sont plus effectués par les salariés des hôtels mais par plusieurs individus payés à la tâche.

Enfin une notion moins visible mais de plus en plus importante, celle du travail gratuit. Les éditeurs de Wikipédia, les créateurs de solutions open source, les contributeurs à Open Street Map … Toutes ces personnes effectuent des activités non rémunérées qui remplacent pourtant des services effectués par des salariés auparavant. »

Selon vous, quelle organisation de la société de demain pourrait s’adapter à ces évolutions ?

« Par ce discours, je ne cherche pas à faire peur et je ne cherche surtout pas à lutter contre cette tendance. Je ne suis pas décliniste, bien au contraire je pense que nous avons gagné : les machines travaillent pour nous et nous pouvons passer à l’étape suivante. Quelle est cette étape ? Je n’en ai aucune idée.

En prenant du recul nous avons déjà connu cela avec le secteur primaire (agriculture) qui est passé de 95% de la population active à 5% sous les effets de la mécanisation et des progrès de la chimie/biologie, puis le secteur secondaire (industrie) qui est passé de près de 50% de la population active a moins de 20% avec la mécanisation et la mondialisation et donc enfin l’émergence du secteur tertiaire qui représente maintenant 80% de la population active et qui commence à être grignoter par le numérique. Est-ce qu’il va émerger des nouveaux secteurs que nous n’imaginons pas aujourd’hui ?

Personnellement je pense que les machines et les algorithmes vont continuer à progresser et donc être capables de remplir des tâches de plus en plus complexes et cognitives. Je crois donc que l’homme aura moins de travail dans les années qui viennent.

La question du salaire est bien sûr très importante car si l’on travaille c’est aussi (et uniquement pour beaucoup d’entre nous) pour gagner de quoi vivre. S’il n’y a plus d’emplois et donc plus de salaires, de quoi allons-nous vivre ? Je n’ai pas de réponse mais je pense que le revenu de base universel (verser tous les mois un revenu à tous les citoyens) est une piste de réflexion intéressante. On peut imaginer que dans le futur les machines travailleront et créeront de la valeur, et les humains se partageront cette valeur à travers le revenu de base. Certains décrivent une société où nous serons tous « freelance », c’est à dire plus salariés mais gagnants des revenus mission par mission, tâche par tâche. Les plateformes de mise en relation entre demandeurs et offreurs de services sont d’ailleurs des modèles économiques de plus en plus visibles sur le web.

Au-delà des problèmes économiques, il y a aussi de nombreuses questions sociétales : comment réagir face à l’oisiveté imposée, face à la perte de la dimension humaine du travail ?

Je n’ai pas de réponse à ses questions mais je pense qu’il est temps de réfléchir à ces impacts et surtout d’arrêter de mettre en avant l’emploi comme but ultime de nos sociétés. Il y a mieux à faire que de travailler pour travailler  »

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