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Points de vue sur l'IA #2 - La parole est à Serge Abiteboul

Actualités

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17/09/2026

Points de vue sur l'Intelligence Artificielle

Contrairement à d'autres usages des technologies numériques, qui ont fait florès un moment et dont on ne parle quasiment plus aujourd'hui, l'IA est au cœur d'une révolution qui va marquer durablement le paysage technique, industriel, sociologique et politique.
Les contributions, écrites ou audio-visuelles, qui traitent du sujet ne connaissent aucune limite et ce foisonnement accentue la difficulté qu'ont les gens de percevoir les enjeux pourtant cruciaux de cette discipline.
Dans ce contexte, il nous a paru utile de donner la parole à des experts dont la compétence et la crédibilité sur le sujet sont reconnues. La plupart - mais pas tous - travaillent ou ont travaillé chez Inria, et leurs noms ne vous seront pas inconnus.

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Cette collection de points de vue sur l'IA se poursuit avec Serge Abiteboul. 

Serge Abiteboul est directeur de recherche émérite à l'Inria et chercheur à l'ENS Paris. Ses recherches ont notamment été consacrées à la gestion distribuée des données, de l’information et des connaissances. Il milite, entre autres, en faveur de l'inclusion numérique. Il a écrit des romans, des essais, une pièce de théâtre, et est co-éditeur du blog Binaire. Il est membre de l’Académie des Sciences depuis 2008. Il est président de la Fondation Afnic pour la solidarité numérique, et du Comité de pilotage scientifique de l’ANR.
Serge répond aux questions d'Olivier Trébucq.



La parole est à Serge Abiteboul

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Comment la définirais-tu ?

Je sais bien définir l’informatique, moins bien l’IA en tant que telle. Pour moi, l’IA est une branche de l’informatique qui résout des problèmes qui demandent de l’intelligence pour des humains. Le piège est que, pour certains, l’IA consiste à imiter les humains ou à rentrer en compétition avec eux. Et là, je ne vois pas trop l’intérêt car face aux capacités de l’informatique, l’humain perd à tous les coups.

Pourquoi ?

Je dis ça par expérience. A chaque fois qu’on s’est mis en compétition, l’informatique a gagné. Elle calcule plus vite, mémorise l’information plus massivement, raisonne plus rigoureusement que nous… Elle nous bat au Jeu de Go, aux échecs…

Existe-t-il des catégories d’IA ?

 L’IA, c’est une superbe panoplie de techniques, d’algorithmes. On peut distinguer les IA symboliques, avec la preuve de théorèmes, les systèmes experts… Avec aussi, - c’est mon sujet de recherche - les bases de données et de connaissances. Et puis les IA statistiques, avec des réussites impressionnantes comme la traduction automatique ou la détection de tumeurs cancéreuses. Aujourd’hui, le truc dont tout le monde parle, ce sont les IA génératives, avec leurs modèles de langue ou d’images. Je dois reconnaître que c’est bluffant !  

Au-delà des opportunités qu’elle offre, quelle est la principale menace que l’IA fait peser sur la société ?

 En Europe, et notamment en France, on s’étend plus volontiers sur les menaces qu’elle fait peser sur la société que sur les opportunités qu’elle offre. Pourtant, l’IA est porteuse de fabuleuses promesses. On en découvre de nouvelles quasiment tous les jours. Si je devais n’en choisir qu’une, ce serait l’éducation. Pour moi, les IA sont de fantastiques outils pour transmettre des connaissances. Beaucoup de gens ont eu, comme moi, des profs géniaux, qui ont changé leur vie. Avec les IA, j’espère qu’un jour, nous aurons un apport illimité de profs géniaux toujours disponibles, entièrement à notre service. On n'en est pas encore là. Mais on aurait aussi pu parler de médecine, de matériaux, d’administration, de jeux…

Pour en revenir à ta question, je choisirais deux types de menaces.

La première, c’est le coût environnemental considérable de l’IA, et de l’informatique en général. A l’heure où l’énergie, l’eau et certaines matières premières deviennent rares, on ne peut pas continuer à ouvrir des data centers à tour de bras.
Pour la seconde, une part importante du travail humain sera de plus en plus effectué par des machines. Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’histoire. Au XIXe siècle, les ouvriers textiles anglais - les luddites - brisaient les machines à tisser. On dit souvent que c’était par haine des machines. Pas du tout ! C’était en fait pour protester contre la perte de leur emploi et la baisse des salaires.
Avec l’IA, c’est la même chose. La vraie question n’est pas que plus de travail humain sera effectué par des machines, mais de quoi vivront les gens s’ils n’ont plus de boulot. C’est la question de la distribution du produit du travail des machines qui est posée.

Pour conclure sur les menaces, ce que je crains surtout, ce sont les conneries que les humains vont pouvoir faire avec des outils aussi géniaux !

Y a-t-il des approches distinctes de l’IA selon les continents ?

 En IA comme en informatique en général, j’ai vu des différences énormes entre les US et l’Europe. Aux US, on rêve de tout ce qu’on peut faire avec la technologie. En Europe, on se méfie a priori des dérives qui pourraient bousiller nos vies. J’ai l’impression qu’en Chine on croit que la technique résoudra tous les problèmes sociaux. Il faudrait combiner les trois : imaginer de nouvelles réalisations au service de la société qui ne nuisent pas aux valeurs humaines. 

Au final, entre bénédiction et malédiction, où mets-tu le curseur pour l’IA ?

Je suis très optimiste pour la technique, moins pour l’usage qu’on en fera. On dispose d’un outil extraordinaire comme on n’en a jamais eu. On peut tout faire avec. Mais que va-t-on vraiment en faire ? Et là on a des raisons d’être pessimistes. Par exemple, on sait depuis des années comment réduire le trafic aérien, qui a des effets super néfastes pour l’environnement : taxer le transport en avion. Or on ne fait rien. Crois-tu qu’on sera meilleur pour réduire les coûts énergétiques de l’informatique ?

Question subsidiaire. Si tu voulais poser une question sur l’IA à un expert, ce serait quoi et à qui ?

Je suggère qu’on interroge les jeunes experts. J’ai d’ailleurs démarré un podcast sur l’IA dans lequel j’interviewe de jeunes chercheur.e.s. J’aime les entendre rêver de tout ce qu’ils pourront faire avec l’IA. Pour prendre un exemple, Ninon Devis Salvy nous raconte que, pour la musique, elle ne veut pas d’une IA qui crée de la musique pour elle, mais d’une IA qui l’aide à créer la musique dont elle rêve. Comme elle, je n’aimerais pas des IA qui nous remplacent mais des IA qui nous aident à aller plus loin…

 



 


 


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