Portrait d'alumni
Sophie Cluet s'est prêtée à l'exercice de l'interview-portrait. Curieuse et libre !
Peux-tu nous retracer ton parcours, depuis tes débuts en 1984 jusqu’à aujourd'hui ? Quels fils conducteurs relient ces étapes en apparence très différentes (recherche, entrepreneuriat, pilotage et management de la recherche) ?
J’ai commencé mes études après la naissance de mon premier enfant et presque une décennie passée à faire des petits boulots à l’étranger et en France. J’ai choisi l’informatique par opportunisme, un ami m’a parlé de la possibilité (à l’époque) d’obtenir un DUT en un an tout en étant payée. J’ai été surprise de me découvrir une passion pour les études (j’ai passé mon BAC en trainant les pieds) et l’informatique (que je voyais à l’époque comme une discipline de gestion pas très sexy). J’ai eu la chance de pouvoir continuer jusqu’au doctorat puis un poste de chercheuse Inria. Opportunisme et chance marquent donc le début de ma carrière. Avec la curiosité, ils sont à l’origine de mes virages professionnels.
Qu’est-ce qui t’a poussée à franchir le pas vers l’entrepreneuriat en 2000 ? Comment as-tu vécu le passage du monde académique à celui de la start-up ?
Curiosité : j’avais envie de vivre une nouvelle aventure après 10 ans de recherche.
Opportunisme : j’avais demandé à François Bancilhon d’auditer le projet Verso dont j’étais responsable à l’époque, il a vu dans nos recherches la possibilité de monter une startup ; Laurent Kott a trouvé que c’était une bonne idée et nous a soutenus.
Chance : une amie et ex collègue d’O2Technology était devenue investisseuse à la SGAM, et deux amis avec les bonnes compétences (marketing/business, direction technique) étaient disponibles et prêts à tenter l’aventure.
J’ai adoré le démarrage et notamment la « vente » de la technologie auprès des banquiers puis des clients potentiels.
La suite m’a moins plu : pas vraiment la place pour de nouveaux développements, et un PDG que nous avions eu la mauvaise idée de recruter et que les investisseurs soutenaient.
Coup de chance et belle opportunité : c'est à cette époque que Bernard Larrouturou m’a proposé de prendre la direction du Centre Inria de Rocquencourt.
Quels défis as-tu rencontrés en 2002 en reprenant un rôle de management à Rocquencourt après ton expérience en entreprise ?
Je ne suis pas sûre que mon expérience en entreprise m’ait beaucoup servi en tant que directrice de centre, sauf à comprendre les mécanismes de la valorisation et du transfert ce que je maitrisais moins avant. Les défis étaient nombreux : mécontentement dans les services, population vieillissante, quelques chercheurs en errance, problèmes de gestion financière liés à un suivi sur tableur excel (un comble !), changement du logiciel de gestion avec un impact très négatif sur les personnels, site ancien et très couteux à entretenir…
J’ai adoré. J’ai passé quatre années merveilleuses et épuisantes.
Tu as publié dans des revues internationales, déposé des brevets, et coécrit un standard. Parmi ces réalisations, laquelle te semble avoir eu l’impact le plus durable, et pourquoi ?
Certainement pas les brevets ni le standard qui n’ont été déposés qu’à des fins de marketing !
A l’heure de l’IA, je ne suis pas sûre que mes publications soient encore d’une grande utilité si tant est qu’elles en aient eu une auparavant.
Tu as occupé des postes clés au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, notamment sur la Stratégie Nationale de Recherche et d’Innovation (SNRI). Comment as-tu concilié ta vision de chercheuse avec les enjeux stratégiques de ces fonctions ?
Je ne suis pas sûre de savoir ce qu’est une vision de chercheuse et j’aimerais croire aux enjeux stratégiques de ma fonction au sein du ministère. J’y ai cru au début, mais quelques années au ministère vous font déchanter. Sur ce, je garde un très bon souvenir de cette expérience qui m’a donnée à comprendre les enjeux et l’organisation de la recherche en France, ainsi que les problématiques des autres disciplines scientifiques.
Aussi, au ministère comme dans tous mes autres postes, j’ai le sentiment d’avoir largement bénéficié de ma formation par le doctorat, notamment la modélisation des problèmes, l’état de l’art et le travail en profondeur.
Je ne comprends pas que le doctorat ne soit pas plus valorisé en France pour d’autres fonctions que celle de chercheur.
En 2012, tu deviens Directrice Générale pour la recherche et le transfert de technologie à l’UPMC (maintenant Sorbonne Université). Tu as vécu "de l'intérieur" les grandes transformations d’une grande université française ; quels ont été les défis à relever et est-ce que ton parcours précédent t’a aidé à les relever ?
Les années passées au ministère m’ont clairement aidée à comprendre où je mettais les pieds et les enjeux à relever, celles passées comme directrice de Centre à y répondre. Le changement d’échelle (environ x20) et la faiblesse de moyens de l’université par rapport aux EPST ont constitué d’autres défis qui ont rendu l’expérience d’autant plus intéressante. Sur ce, ici comme ailleurs j’ai eu du mal à accepter que la logique politique aille parfois à l’encontre de la rationalité.
As-tu rencontré des défis spécifiques en tant que femme dans tous ces environnements encore très (trop) masculins (recherche en informatique, entrepreneuriat, haute administration) ?
Personnellement, assez rarement. Mais je ne pense pas être un exemple représentatif. Je suis arrivée tard dans le circuit après avoir connu beaucoup d’expériences très variées. En tant que jeune chercheuse, je n’étais pas impressionnable, même si je pouvais être admirative. Je parlais comme une égale avec des gens beaucoup plus séniors que moi et ça passait très bien. Par contre, j’ai constaté dans des assemblées diverses qu’à expérience/formation égale, on s’interrogeait beaucoup plus sur la valeur des femmes que sur celle des hommes.
Tu as évolué entre secteurs public, privé et académique. Quel conseil donnerais-tu à un.e membre de notre communauté Inria+Alumni qui souhaiterait explorer des voies similaires ?
Soyez curieux et faites-vous confiance !
... ce sera la citation qui titrera ce portrait !
Galerie photos
- Couverture : Sophie Cluet, 2026
- Inria/Photo A.Eidelman - Visite officielle de Jacques Chirac, Président de la République, au centre de Rocquencourt en 1999. Avec Sophie Cluet et Bernard Larrouturou
- Inria/Photo J.Wallace - Sophie Cluet, 2002
Galerie d'images2
Commentaires0
Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire
Articles suggérés