Arnaud Gotlieb : "ex septentrione lux" (la lumière vient du Nord)
Portrait d'alumni
Arnaud Gotlieb s'est prêté à l'exercice de l'interview-portrait. Enthousiasme et attachement !
Peux-tu nous raconter ton parcours jusqu'à ton poste actuel ?
Tout d’abord, un immense merci pour cette invitation à témoigner en tant qu' alumni Inria. C’est un véritable honneur de partager avec vous mon parcours. Un parcours riche de quelques rebondissements, certes, mais qui, entre nous, n’a vraiment rien d’exceptionnel !
Pour faire simple : après des études en Mathématiques pures à l’Université de Nice – Sophia Antipolis, où je me suis (enfin) découvert une passion pour l’Informatique, on m’a proposé une thèse industrielle sur l’utilisation de la programmation logique par contraintes pour l’automatisation du test des logiciels. C’est comme cela que j’ai atterri dans le laboratoire d’IA de Dassault Électronique, en région parisienne. Petite précision amusante : à l’époque, "IA" signifiait Informatique Avancée. L’Intelligence Artificielle n’avait pas vraiment la cote, et il fallait à tout prix cacher que nous faisions de l’IA !
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire de la Recherche mais mon début de carrière a été... mouvementé. Dassault a fusionné avec Thomson-CSF, puis le tout a été rebaptisé Thales. Résultat des courses : sans jamais changer de bureau, j’ai réussi l'exploit de changer trois fois d'employeur en l'espace de cinq ans ! Cependant, en 2002, des raisons personnelles m'ont attirées vers la Bretagne ; j’ai ainsi candidaté et rejoint Inria à Rennes, au sein de l’équipe-projet Lande, alors dirigée par Daniel Le Métayer. Pour moi, Inria représentait, et représente toujours, le Graal, le meilleur institut français en mathématiques appliquées et en informatique. Sa réputation à l’étranger le confirme chaque jour. J’ai passé neuf années formidables chez Inria. J'y ai rencontré des chercheurs brillants, j’ai pu mener mes travaux en toute liberté, toujours épaulé par des collègues passionnés et une hiérarchie bienveillante. Pourtant en 2011, la bougeotte m'a pris ; l’appel du Grand Nord était trop fort !
Je n'avais jamais connu l'expatriation ni travaillé dans un laboratoire à l’étranger. L'opportunité d'un séjour de deux ans en Norvège s'est présentée, au sein de Simula, un institut de recherche fondé en 2001 et dédié aux technologies de l’information et de la communication (TIC). À Oslo, les choses sont allées très vite. On m'a rapidement confié de belles responsabilités dont la direction de Certus, un centre dédié à la validation et à la vérification des logiciels, puis celle du département de génie logiciel. Ces responsabilités ont donné un coup d'accélérateur inattendu à ma carrière. Mon "séjour de deux ans" s'est prolongé, jusqu'à ce que je prenne la difficile décision de quitter définitivement Inria pour m'investir pleinement dans Simula, devenu depuis le fleuron norvégien de la recherche en TIC.
Mais on ne quitte jamais vraiment Inria ! Ces dernières années, les excellentes relations nouées entre les directions d'Inria et de Simula ont donné naissance à plusieurs équipes associées. Aujourd'hui, je co-dirige avec Mathieu Acher (de l'équipe-projet DIVERSE) une équipe associée Inria-Simula, RIPOST, qui explore les fondements des logiciels résilients et la reproductibilité logicielle.
Depuis 2018, en parallèle de la direction du département VIAS (dédié à la validation intelligente des systèmes logiciels autonomes), j'ai le privilège de coordonner deux projets européens d'envergure sur l'IA de confiance, appliqués à la conduite automatisée et à la surveillance du trafic maritime.
Si je regarde dans le rétroviseur, je suis assez fier de voir la montée en puissance de Simula sur la scène européenne, en particulier sur des sujets où la concurrence fait rage. Et, entre nous, j’aime à penser que notre lien historique et étroit avec Inria n'y est pas pour rien !
Que veux-tu nous partager de ton travail actuel chez Simula, qu'est-ce qui te passionne particulièrement ?
En rejoignant Simula en 2011, j’ai découvert un institut en pleine effervescence, qui m’évoquait ce que devait être Inria dans ses jeunes années, dix ans après sa création. C’était une structure en pleine construction, qui cherchait à s'imposer et à faire ses preuves au sein d'un écosystème norvégien de la recherche déjà très riche et compétitif.
Ce qui m'a immédiatement marqué chez Simula, c'est l'accessibilité de l'équipe dirigeante. C'était un environnement de confiance où l'on pouvait proposer des idées audacieuses, voire en rupture, avec l'assurance d'être écouté et pris au sérieux. Peu à peu, j'ai pris la pleine mesure de la qualité humaine des fondateurs et de leur remarquable capacité d'écoute. J’ai particulièrement apprécié ce fameux "tempérament nordique" : une façon d'aborder les désaccords avec beaucoup de bienveillance, toujours dans une optique constructive pour chercher des solutions ensemble. Cet esprit à la fois pionnier et collaboratif m’a profondément séduit.
Sur le plan scientifique, ces années ont été d'une grande richesse. Avec mes collègues du département VIAS, nous avons pu mener des travaux de recherche particulièrement ambitieux à la croisée du génie logiciel et de l’intelligence artificielle. Nous avons exploré des domaines d'application captivants, comme la robotique industrielle, la conduite automatisée ou encore le trafic maritime. Pour relever ces défis, nous avons développé des solutions innovantes s'appuyant sur des techniques de pointe telles que l’optimisation des tests en utilisant la programmation par contraintes et l’apprentissage automatique, l’acquisition de contraintes qualitatives, le test métamorphique ou les réseaux d’apprentissage profond basés sur les Transformers. Des sujets absolument passionnants.
Tu as passé 9 ans chez Inria à Rennes. Qu'est-ce que cette période a représenté dans ton parcours ? Et y a-t-il un projet, un moment ou une anecdote qui t'a particulièrement marqué ?
Mes neuf années passées chez Inria ont été aussi enrichissantes que plaisantes. J’ai eu l'immense privilège d'y croiser de véritables personnalités de la recherche qui m’ont profondément inspiré. Je pense bien sûr à Thomas Jensen, mon chef au sein de l'équipe-projet Celtique, mais aussi à la "Dream team" de l’IRISA en Programmation Logique, Systèmes Distribués et Génie Logiciel de l'époque, Olivier Ridoux, Yves Bekkers, Claude Jard, Paul Le Guernic, Thierry Jéron ou encore Jean-Marc Jézéquel.
Mais s'il y a bien une anecdote qui a marqué mes jeunes années de chercheur, c'est celle de mon passage il y a plus de vingt ans au mythique séminaire 68NQRT d'Inria Rennes (les anciens voient très bien de quoi je parle !). Ce jour-là, j'avais décidé de sortir l'artillerie lourde. Je présentais un résultat "assez difficile" sur les homomorphismes de groupes symétriques pour expliquer un résultat non trivial d'optimisation des tests logiciels. Bref, le genre d'exposé taillé sur mesure pour donner une bonne migraine à l'auditoire !
À la fin de ma prestation, je vois un petit monsieur à la barbe noire qui descend les marches d’un pas pressé. Il a ce regard rare, à la fois perçant, comme s'il lisait le code source interne de ses interlocuteurs, et profondément malicieux. Il s’approche de moi en souriant et me félicite avec une chaleur qui me désarçonne. Ce monsieur, d'une simplicité et d'une humilité absolues, n'était autre que Gilles Kahn, l'un des pionniers dont les travaux ont nourri et irrigué des générations entières de chercheurs. À cet instant précis, mon processeur interne a subi un kernel reset total. L’émotion m’a submergé avec une telle violence que j’ai instantanément perdu l’usage de la parole et de la pensée. Résultat ? Je suis resté littéralement pétrifié, incapable de prononcer la moindre syllabe ou de balbutier un simple "merci". Il a sans doute dû se dire que le jeune spécialiste du test symétrique n'avait pas inventé l'eau chaude côté conversation !
Même si je ne le connaissais pas personnellement, son immense bienveillance me laisse deviner que cette cruelle impression d'avoir eu l'air profondément stupide n'existait, au final, que dans ma tête. Cela reste en tout cas, aujourd'hui encore, un souvenir absolument mémorable !
Aujourd'hui chez Simula, tu continues de collaborer avec Inria au sein d'une équipe associée, et dans le cadre plus large du partenariat entre les deux institutions. Pourquoi est-ce important pour toi de maintenir ces collaborations ?
Lorsque j’ai rejoint Simula en 2011, la similarité entre les deux Instituts m’a sauté aux yeux. Non seulement par les thématiques scientifiques abordées, mais aussi par l’état d’esprit et la bienveillance des personnels scientifiques, administratifs et dirigeants. Je suis convaincu que la recherche moderne et impactante n'est plus l'œuvre de génies isolés, mais le fruit d'une intense collaboration entre des équipes distribuées à l'échelle mondiale. "L'union fait la force" prend tout son sens en recherche, et stimuler la collaboration entre Simula et Inria est une mission essentielle à mes yeux. Depuis cinq ans, avec l'équipe de Mathieu Acher à Rennes, nous avons uni nos forces dans un esprit de partage unique pour développer des résultats de recherche profonds. Il est fascinant de voir que l'équipe associée que nous avions initiée nous a désormais dépassés : de nouvelles collaborations individuelles naissent spontanément, comme par exemple celle entre mon collaborateur Helge Spieker de Simula, Théo Matricon et Paul Temple de Inria pour ne citer qu’un exemple. C’est une dynamique extrêmement enthousiasmante.
En 2011 tu quittes la France pour rejoindre Simula en Norvège, une aventure personnelle et professionnelle. Quels conseils donnerais-tu à celles et ceux qui envisagent une expérience à l’étranger ?
S'expatrier pour intégrer un laboratoire d'excellence à l'étranger et y puiser des compétences uniques exige quelques sacrifices, mais l'enjeu en vaut la peine. Fort de cette conviction, je détournerais volontiers le célèbre cri de ralliement des pionniers du XIXe siècle, « Go West Young Man », pour lancer à la nouvelle génération de chercheurs : « Go North Young Man » ! L’expatriation scientifique vers les pays scandinaves (Norvège, Suède, Danemark, Finlande) est devenue l'une des trajectoires les plus prisées et les plus stratégiques pour les chercheurs du monde entier.
Ces pays ont su bâtir un écosystème de recherche qui s'éloigne du modèle ultra-compétitif et parfois épuisant que l'on peut trouver en Amérique du Nord, pour proposer une vision où l'excellence scientifique rime avec qualité de vie et force du collectif.
Quel rôle une communauté comme Inria+alumni peut-elle jouer pour toi aujourd'hui ? et serais-tu intéressé par des échanges ou rencontres avec d'autres alumni basés en Norvège ou ailleurs ?
Faire partie des alumni Inria est pour moi un véritable honneur, car cela témoigne de mon profond attachement à l'Institut, à ses valeurs et à son rôle crucial dans le paysage de la recherche européenne et mondiale. Je suis convaincu que cette communauté a un rôle majeur à jouer, notamment en favorisant le recrutement européen des jeunes chercheurs et en encourageant leur mobilité à l'échelle internationale. Ce réseau pourrait également être l'opportunité de développer un programme d'échanges simplifié, dédié aux chercheurs désireux d'élargir leurs horizons par une mobilité internationale.
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