Séverine Valerius : "face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement..."
Séverine Valerius s'est prêtée à l'exercice de l'interview-portrait. L'accompagnement gagnant au changement.
Peux-tu te présenter et nous présenter ton parcours ?
Je m’appelle Séverine Valerius, j’ai 46 ans et je vis à Pessac à côté de Bordeaux avec mes deux garçons de 12 et 9 ans. J’évolue depuis plus de vingt ans dans les métiers de la stratégie, de la communication, de l’accompagnement du changement et du pilotage de projets. Mon parcours s’est construit à la croisée de plusieurs mondes. J’ai commencé ma carrière dans le secteur privé, au sein du Groupe Publicis, où j’ai accompagné pendant plusieurs années des dirigeants et des organisations publiques comme privées sur des problématiques d’image, de communication, et de transformation. Cette première partie de carrière m’a appris l’exigence du conseil, la culture du résultat, la capacité à embarquer des parties prenantes très différentes, mais aussi le goût du collectif et du concret.
En 2010, j’ai rejoint le Centre de recherche qui s’appelait alors « Inria Bordeaux – Sud-Ouest » comme responsable du service communication et médiation, avec l’envie de mettre mes compétences au service d’un projet d’intérêt général, dans un univers intellectuellement stimulant : celui de la recherche et de l’innovation en numérique. J’y ai passé 8 années très structurantes, dans un centre en pleine construction (au sens propre comme au figuré), accompagnant sa direction et ses équipes, en lien avec l’écosystème territorial et ses partenaires. Puis, à partir de 2019, j’ai rejoint la direction de la communication nationale en tant que directrice adjointe. J’y ai travaillé sur des sujets de stratégie de marque, communication institutionnelle, médiation, influence, communication interne, mais aussi sur des enjeux plus spécifiques de transformation, d’acculturation et d’accompagnement au changement, à l’échelle de tout l’institut. Cela m’a permis d’avoir une vision à la fois très opérationnelle et très stratégique d’Inria.
Aujourd’hui, j’ai rejoint depuis plus d’un an un service déconcentré des ministères en charge de l’aménagement du territoire et de la transition écologique : la DREAL Nouvelle-Aquitaine. J’y exerce la fonction de cheffe de la mission soutien à la direction (à la fois directrice de cabinet et de la communication), avec des dimensions de pilotage transverse, de coordination, de communication, de management et d’appui stratégique auprès de la direction. C’est une nouvelle étape, qui conforte un fil rouge très cohérent : servir l’action publique, accompagner les transformations et faire du sens un levier d’engagement.
En passant du privé au public en 2010, tu as abordé un autre environnement de travail. Certain.es parlent de "changement d'univers". Comment l'as-tu vécu ?
Oui. Passer d’un groupe de com international privé à Paris à un institut public de recherche en région, il y a clairement eu un grand écart. Je ne l’ai toutefois pas vécu comme une rupture brutale. Je dirais plutôt que cela a été un déplacement de regard.
Dans le privé, et notamment en agence, j’avais appris à aller vite, à arbitrer, à structurer des dispositifs, à convaincre, à délivrer. En arrivant dans le public, j’ai découvert un autre rapport au temps, à la décision, à la concertation, à la complexité des équilibres internes et externes. Il a fallu comprendre davantage les logiques institutionnelles, les chaînes de décision, les enjeux de légitimité, et aussi le fait que dans la sphère publique, la communication n’est jamais seulement une question d’image : elle est profondément liée à la mission de service public, à la responsabilité, à la transparence et à la pédagogie.
Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est justement cette profondeur-là. J’ai eu le sentiment de rejoindre un environnement où la communication pouvait être un outil de compréhension, de mobilisation, de mise en cohérence, voire de transformation — et pas seulement un outil de visibilité ou de rentabilité.
Le passage du privé au public m’a aussi conforté sur quelque chose de très précieux : l’humilité. Dans un institut comme Inria, on travaille au contact de scientifiques de très haut niveau, de directions exigeantes, d’écosystèmes multiples. Cela oblige à écouter, à apprendre vite, à reformuler juste avec pertinence, à trouver sa place sans jamais forcer le trait.
Avec le recul, je pense que ce « changement d’univers » m’a surtout permis de mieux relier les mondes : garder la culture de l’efficacité acquise dans le privé, tout en épousant les exigences et le sens du service public.
Peux-tu nous parler plus en détail d'Inria. Par exemple, parmi les nombreuses missions que tu as menées chez Inria, laquelle as-tu préféré mener et pourquoi : communication interne/externe dans un Centre, médiation scientifique, accompagnement au changement ?
C’est une question difficile, parce que j’ai eu la chance chez Inria d’exercer des missions et de réaliser des projets très différentes, qui m’ont chacun beaucoup apporté.
Les années passées à Inria Bordeaux – Sud-Ouest ont été extrêmement marquantes. Il y avait quelque chose de très concret et de très vivant dans le fait de contribuer à faire exister un centre, à le positionner dans son territoire, à construire ses relations avec les partenaires académiques, institutionnels, économiques, mais aussi à faire vivre son identité en interne. C’était une communication « au contact », très incarnée, très liée au réel, avec un vrai enjeu de présence et de reconnaissance territoriale et de lisibilité stratégique. Cet état d’esprit pionnier a été quelque chose de rare et précieux pour moi avec en point d’orgue l’organisation de l’année des 10 ans du Centre.
C’est aussi dans ce cadre que j’ai découvert de manière très concrète le transfert de technologie. Une dimension de l’activité très stimulante qui fait circuler la recherche vers l’innovation, vers les usages, vers l’économie, vers les politiques publiques et, in fine, vers la société.
J’ai trouvé cela passionnant, parce que le transfert de technologie raconte au fond quelque chose d’essentiel : comment une recherche d’excellence peut devenir une capacité d’action concrète, comment une idée scientifique peut nourrir des solutions, des partenariats, des startups, des coopérations industrielles ou des dynamiques territoriales. Et en communication, cela pose une très belle question : comment rendre visibles et lisibles ces trajectoires de transformation, comment montrer l’impact sans trahir l’expertise scientifique ?
Cette découverte m’a beaucoup marquée, car elle m’a permis de mieux comprendre ce qui fait la force singulière d’Inria : être à la fois un institut de recherche de très haut niveau, un acteur de l’innovation et un maillon stratégique dans les enjeux de transformation numérique du pays.
Je veux aussi dire un mot de la médiation scientifique qui a aussi été un vrai plaisir professionnel, parce qu’elle oblige à faire un exercice que j’aime particulièrement : rendre accessible en simplifiant à bon escient. Inria est un institut d’une richesse scientifique incroyable. Aux côtés des collègues scientifiques, j’avais l’impression d’ouvrir la porte de mondes dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Bien sûr cela suppose de trouver les bons formats, les bons récits, les bons niveaux de langage pour parler à des publics très différents en particulier aux plus jeunes. C’est un travail exigeant, mais profondément utile.
S’il fallait toutefois choisir la mission qui m’a le plus « habitée » les dernières années, je dirais sans doute l’accompagnement au changement.
Parce qu’au fond, c’est là que se croisent beaucoup de choses que j’aime dans mon métier : la stratégie, l’écoute, l’analyse, la pédagogie, le collectif, la mise en mouvement. Chez Inria, j’ai pu travailler sur des chantiers structurants liés au projet d’institut, au contrat d’objectifs et de performance, à des évolutions organisationnelles, managériales ou encore à des transformations d’outils et de pratiques.
Ce que j’y ai trouvé particulièrement stimulant, c’est que la communication y joue un rôle beaucoup plus profond qu’on ne l’imagine parfois : elle ne consiste pas seulement à « expliquer après coup », mais à mettre en lisibilité, redonner du sens, créer des repères, ouvrir des espaces de dialogue, accompagner des transitions parfois sensibles, et aider chacun à se situer dans un mouvement plus large.
En résumé, ce que j’ai préféré chez Inria, ce n’est peut-être pas une mission unique, mais la possibilité de faire de la communication un levier stratégique au service d’un projet collectif ambitieux.
Peux-tu partager un moment marquant ou une anecdote en lien avec ces 15 années passées chez Inria ?
Il y en aurait beaucoup… mais si je devais en choisir un, je parlerais moins d’un « grand moment » isolé que d’une sensation très forte que j’ai vécue à plusieurs reprises chez Inria : celle de voir une idée un peu ambitieuse au départ, devenir un projet partagé grâce à l’intelligence collective.
C’est quelque chose qui m’a beaucoup marquée dans l’institut. Il y a chez Inria une capacité assez rare à faire dialoguer des personnes aux profils, aux métiers et aux sensibilités très différents, et à transformer cela en dispositifs utiles, robustes, parfois même inspirants.
Et puis, il y a tout simplement les rencontres. Si je garde un souvenir aussi fort de ces années, c’est parce qu’au-delà des projets, Inria a été pour moi un lieu de liens humains très riches, de conversations stimulantes, de fidélités professionnelles et personnelles. C’est probablement ce qui marque le plus dans une trajectoire.
Je crois que mes collègues diraient aussi qu’ils m’ont parfois suivie dans quelques « délires » ! Et c’est peut-être ça, au fond, mon anecdote préférée : avoir eu la chance de travailler dans un endroit où l’on peut proposer des choses exigeantes, parfois un peu audacieuses, et trouver en face des gens suffisamment intelligents, engagés et généreux pour les faire exister collectivement.
Aujourd'hui Cheffe de la Mission Soutien à la Direction de la DREAL Nouvelle Aquitaine, quels sont les nouveaux défis que tu dois relever ?
Ce nouveau poste m’amène sur un terrain à la fois très différent d’Inria… et en même temps étonnamment cohérent avec ce que j’y ai appris.
Le premier défi, c’est la très forte transversalité du poste. Je suis aujourd’hui à un endroit où il faut à la fois conseiller et appuyer la direction, assurer le lien avec le collectif de management, coordonner des sujets stratégiques, préparer certaines prises de parole, représentations externes avec les Ministres et bilatérales avec le préfet de région et les douze préfets de département, faire circuler l’information utile, tout en gardant un œil sur le fonctionnement global de l’organisation. C’est un poste qui demande une lecture fine des enjeux, de la réactivité, de la méthode, mais aussi beaucoup de discernement.
Le deuxième défi, c’est de travailler dans un univers de politiques publiques très vaste et très concret dont je connaissais finalement peu de choses avant d’y arriver : transition écologique, aménagement, logement, mobilités, prévention des risques, développement territorial… Ce sont des sujets complexes, sensibles, parfois techniques, mais profondément structurants pour la vie des territoires et des citoyens. Cela suppose d’apprendre vite, de comprendre des équilibres multiples, et de contribuer à rendre cette action publique plus lisible, plus cohérente, plus incarnée.
Puis l’enjeu, qui me parle particulièrement, c’est la communication au service de la cohésion et du pilotage. À la DREAL, comme ailleurs, la communication ne peut pas être pensée à part : elle doit aider à faire collectif, à mettre en visibilité les métiers, à valoriser les agents, à expliquer les décisions, à mieux relier l’interne et l’externe. C’est un champ dans lequel je retrouve beaucoup de continuité avec ce que j’ai aimé faire chez Inria.
Ce nouveau poste me demande de conjuguer ce que j’aime le plus professionnellement : comprendre, structurer, accompagner, arbitrer, relier et faire avancer.
Que conseillerais-tu à un.e collègue qui souhaiterait évoluer vers d'autres "branches" de la fonction publique, comme tu l'as fait ? Quels sont à ton avis les points de vigilance ou les étapes délicates, s'il y en a ?
Le premier conseil que je donnerais, c’est de ne pas se définir trop étroitement par son métier actuel.
Quand on a passé plusieurs années dans une maison très sectorielle comme Inria, on peut avoir tendance à se censurer. En réalité, on a souvent développé bien davantage : parfois de la stratégie, de la conduite de projet, du management, de la coordination transverse, ou encore de la gestion de situations complexes, de la pédagogie, voire du pilotage. Et ce sont précisément ces compétences-là, génériques, qui sont transférables.
Le deuxième conseil, c’est de prendre le temps de traduire son parcours. Changer de branche ou d’environnement, ce n’est pas seulement changer d’employeur : c’est aussi apprendre à reformuler son expérience pour qu’elle soit comprise et reconnue ailleurs. Il faut être capable d’expliquer non seulement ce qu’on a fait, mais surtout ce qu’on sait produire comme valeur dans un autre contexte.
Le point de vigilance principal, à mon sens, c’est de ne pas sous-estimer le temps d’acculturation. Chaque structure a ses propres codes, ses outils, ses rythmes, ses arbitrages, ses rapports au politique, au territoire, à la hiérarchie, à l’opérationnel. Cela peut être frustrant et un peu stressant au départ. Il faut accepter de réapprendre, de se repositionner, de ne pas tout maîtriser immédiatement.
Je dirais enfin qu’il faut être au clair avec son « pourquoi ». Changer, oui — mais pour quoi faire ? Qu’est-ce qu’on vient chercher ? Plus d’impact ? Plus de transversalité ? Un autre rapport au territoire ? Une autre forme d’utilité ? Quand ce cap est clair, il aide beaucoup à traverser les moments de doute ou de décalage.
En résumé : oser bouger, oui, avec lucidité, méthode et un de travail de mise en récit de son propre parcours.
Que peut t'apporter aujourd'hui la communauté Inria+alumni ?
D’abord, très simplement, de garder le lien.
Quand on a passé autant d’années dans une structure, on n’en « sort » jamais totalement. Il reste des attachements, des affinités, des réflexes, des façons de penser, et surtout des personnes avec lesquelles on a construit quelque chose. Pour moi, la communauté Inria Alumni peut être un espace précieux pour faire vivre ces liens dans le temps, au-delà des fonctions et des organigrammes.
Ensuite, elle peut être un lieu d’intelligence collective. Les anciens d’Inria partent ensuite dans des environnements très différents — recherche, innovation, enseignement supérieur, administration, entreprises, collectivités, conseil, entrepreneuriat… C’est extrêmement riche. On peut y trouver des regards croisés, des retours d’expérience, des inspirations, voire des opportunités de coopération.
À titre plus personnel, ce que j’y vois aussi, c’est une manière de continuer à faire circuler des passerelles entre des mondes qui ont parfois intérêt à mieux se parler : la recherche, l’action publique, les territoires, l’innovation, les institutions.
Et puis, au fond, une communauté Alumni réussie, c’est aussi quelque chose de très simple : un endroit où l’on peut se dire « on a partagé une maison, une culture, une exigence — et ça continue de compter ».
Un mot clé ou une citation qui titrera ce portrait ?
Je mettais souvent en début de mes recommandations une citation de Francis Blanche qui disait « face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement ».
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